Cameroun – Tribune libre du Prêtre philosophe Jean Armel Bissi : Pourquoi condamner un enseignant violent ?

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Cette réflexion est consécutive au débat né de ma lettre adressée au Ministre Camerounais des enseignements secondaires après l’exclusion de la fille du Lycée de Nkol-Eton à Yaoundé.

La question est celle de savoir, qu’est-ce qu’un pédagogue et pourquoi condamner un enseignant violent ?

De mon petit séjour d’études à l’ École Normale Supérieure de Yaoundé, il ne me vient pas en esprit le moindre souvenir d’un cours de boxe, de judo, de karaté bref d’arts martiaux. On prépare l’élève professeur à son métier d’enseignant à travers une connaissance approfondie de l’enfant. Je suis convaincu que c’est cela seul qui fait l’objet des cours de psychologie de l’enfant, de philosophie de l’éducation, de sociologie de l’éducation, de l’histoire de l’éducation, de pédagogie et de didactique qui sont incontournables lorsque vous vous préparez à devenir enseignant. Lorsqu’une seule de ces formations n’est pas validée par l’élève professeur, même s’il vient à briller partout ailleurs, l’ École Normale Supérieure s’abstient de lui donner le diplôme et le titre d’enseignant.

Est donc pédagogue : celui qui a une connaissance approfondie de l’enfant et qui se donne le devoir de l’aider à devenir meilleur. L’ étymologie grecque du mot pédagogue ne le dément pas. Par Paidos ( enfant) et agogein ( conduire), les anciens voyaient en le pédagogue le technicien qui accompagne l’enfant, le suit et le guide de son immaturité à la maturation de sa personne. Une des premières obligations du pédagogue est donc de connaître l’enfant. En effet, s’il ne le connait pas, il ne va pas le comprendre et il ne peut non plus lui être utile. Conscient de cela, Jean Jacques Rousseau écrira :  » Commencez par mieux étudier vos élèves, car très assurément, vous ne les connaissez point. »

L’ enseignant pédagogue ne se surprend donc pas devant un élève irrespectueux. Puisqu’il a préalablement pris la peine de connaître un tel élève depuis le premier jour des classes, de l’étudier et de le comprendre : le bon pédagogue s’attellera donc à dégrossir la pétulance de l’apprenant non pas en le brutalisant mais en lui ouvrant les yeux sur ses insuffisances. Cela exige patience, tolérance, amour de l’élève et aussi très souvent amour du métier d’enseignant. Un enseignant violent n’est donc ni patient, ni tolerant, ni attentif à l’élève et ni attaché à son métier qui consiste à dégrossir les pierres brutes dans lesquelles sont tapies les vertus de l’éducation.

Est ensuite pédagogue celui qui sait que l’enfant est un être humain dont la dignité est à faire valoir. L’ enfant est certes petit mais il ne demeurera pas enfant. En plus de cela, tel on l’éduque maintenant tel il se conduira demain. Accorder donc des égards multiples à l’apprenant devient ainsi le secret même du pédagogue. Claparede n’est pas moins lucide en affirmant :  » L’ enfant n’est pas enfant parce qu’il est petit, il est enfant pour devenir grand. » On doute donc de toute action pédagogique qui consiste à voir en l’enfant celui qui ne grandira pas au point d’abuser de ses droits soit à travers la maltraitance soit encore par divers mécanismes dégradants consistant à nier sa dignité humaine. Pour rappel, il existe aujourd’hui une protection universelle de l’enfance tant par des outils juridiques nationaux qu’internationaux au point où toute violence sur l’enfant devrait normalement ébranler une procédure pénale devant les institutions judiciaires compétentes. L’ enseignant pédagogue n’agit donc pas comme s’il était tout permis sur l’élève. Il se fait prudent tant à son propre profit que pour celui de l’enfant : son élève. Cela exige de la retenue, la maîtrise de soi-même et un supplément d’âme sans lequel le pédagogue se retrouve en train de ramer aussi bas que son éduqué. C’est cela qui est survenu au lycée de Nkol-Eton et c’est l’objet de la dénonciation de mon précédent écrit.

En dernier lieu, le pédagogue n’est rien d’autre que le spécialiste de l’enfant dont les facettes sont multiples : l’obéissant, l’irrespectueux, le retardataire, le cleptomane, le névrosé, le pubert, le mégalomane , le moins intelligent, le tricheur etc. Il faut connaître chaque enfant et traiter chacun selon sa spécificité. On ne peut pas éduquer chaque enfant avec une même méthode. Le pédagogue est donc continuellement à la recherche des solutions nouvelles à appliquer aux situations nouvelles. L’ enseignant violent est à cet effet celui qui accuse un manque d’inventivité des méthodes pédagogiques selon des situations de classes multiples. Ne pouvant plus rien essayer, le fouet et les coups rudes sur apprenants deviennent son unique méthode pourtant il peut en créer éperdument.

En peu de mots, un enseignant qui use de la force est un pédagogue en échec. Il n’est plus bon pour un milieu éducatif. Dans les nations développées, on leur demande de démissionner.

Abbé Jean Armel Bissi, prêtre et enseignant de philosophie/ diplômé de l’Ecole Normale Supérieure de Yaoundé / master en philosophie ( université de Yaoundé 1).

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