Cameroun- Tribune libre du prêtre philosophe Jean Armel Bissi sur le souvenir du jour de son ordination sacerdotale à la cathédrale de Yaoundé le 28 juin 2014

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Il y a huit ans seulement je devenais prêtre. Le jour de cet événement est le 28 juin 2014. La Cathédrale notre dame des Victoires de Yaoundé fut le lieu de l’accomplissement de cette volonté de Dieu sur ma personne.

Nous sommes un groupe de douze diacres qui se connaissent depuis huit ans déjà. On a fait le grand séminaire ensemble à Otele et à NKOLBISSON sans oublier la faculté de théologie de l’Université catholique d’Afrique centrale. Il faut préciser que nous entrons en propédeutique en 2006 après le baccalauréat.

Moi, j’ai la particularité de n’avoir pas fait le petit séminaire de l’archidiocèse de Yaoundé. Je suis le produit du petit séminaire d’un diocèse voisin, le diocèse de Mbalmayo. Un jour de l’année scolaire 2005 – 2006, l’ Archevêque de Yaoundé, Mgr Victor Tonye Bakot, arrive au petit séminaire de Mbalmayo. Il est accompagné de l’Eveque de Mbalmayo, Mgr Adalbert Ndzana. Après un petit moment à sa descente de voiture, Mgr Victor Tonye Bakot prend la résolution de monter à l’étage pour saluer les élèves de Terminale qu’il appelle finissants. Notre petit séminaire à cette époque ne compte qu’une seule classe de terminale : la série littéraire.

L’ enseignant avait un peu tardé d’arriver ce jour et nous étions libres. Il ne faut cependant pas donner l’impression que nous ne savons pas nous occuper en l’absence de l’enseignant. L’ abbe Yves Etoga, le recteur, est très dur avec les cas d’indiscipline puisque son objectif est de faire le 100% en fin d’année.

Mgr Victor Tonye Bakot nous trouve donc en classe dans une allure de concentration qui le surprend. Il entre, on se lève pour le saluer et il nous demande de nous asseoir. C’est l’archevêque de Yaoundé réagit un camarade discrètement. Je lui dis oui. On est admiratif de sa belle soutane blanche, de son sourire particulier et aussi de sa sobriété. Après que chacun de nous s’est présenté à lui en lui donnant noms et prénoms en plus de la série, Mgr Victor va nous donner des conseils. Ceux qui veulent devenir prêtres doivent savoir que le petit séminaire ne les a pas formés pour leurs villages conclut-il. Vous êtes l’oeuvre de l’Eglise et vous devez servir cette église partout ajoute-t-il. Avant de nous quitter, il nous rassurera que ceux qui veulent devenir prêtres de l’archidiocèse de Yaoundé doivent savoir que les portes leur sont ouvertes. Il leur suffira simplement de déposer à temps leurs dossiers de candidature après les résultats du baccalauréat. Sur les huits candidats au grand séminaire que nous étions, quatre vont se présenter à Yaoundé et aucune candidature n’est rejetée. Nous rejoignons donc les petits séminaristes de l’archidiocèse de Yaoundé et devenons le groupe soudé qui entre en propédeutique en 2006 et que le Cardinal Christian Tumi s’apprête à ordonner ce matin du 28 juin 2014.

Malheureusement, Mgr Bakot, pour qui je ne cacherai jamais mon affection puisque c’est lui qui m’a fait entrer dans l’archidiocèse de Yaoundé sans aucun vice, n’est plus archevêque de Yaoundé quand nous devenons prêtres. Une année plus tôt, il a quitté ses fonctions de façon carnavalesque. Le diocèse est sans un Évêque titulaire. Mgr Jean Mbarga qui deviendra archevêque de Yaoundé un an plus tard est administrateur apostolique et évêque titulaire de son diocèse qu’est Ebolowa. L’ administrateur apostolique realise que le Cardinal Tumi n’a pas encore ordonné des prêtres à Yaoundé. Il lui fait donc l’honneur de présider nos ordinations.

Or, l’homme qui va nous ordonner prêtres est déjà à nos yeux un vieillard. Il a pris sa retraite dans son diocèse depuis 5 ans déjà. Il semble particulièrement assommé par le poids de son âge en cette année où il a 82 ans. Notre inquiétude au début de la cérémonie est celle de savoir s’il ira jusqu’au bout de la célébration. Avant la messe, deux confrères et moi engageons un débat théologique pour savoir si Mgr Jean Mbarga peut poursuivre les ordinations au cas où le Cardinal s’écroule pendant la messe. Dans cette même cathédrale, Mgr Jean Zoa, rendu à un âge aussi bien avancé, avait commencé une grande cérémonie sans pouvoir la terminer. Il avait rendu l’âme pendant la messe. Nous sommes tellement soucieux de ne pas voir un malheur interrompre cette messe d’ordination au point où nos inquiétudes vont à des horizons où ne vont pas les doutes de ceux qui ne sont pas candidats à cette ordination presbytérale. On commence donc la messe avec la peur de la voir s’interrompre.

Quelques minutes après le début de la célébration, nos yeux s’ecarquillent. Le Cardinal n’est pas ce que nous pensions. Il se tient encore bien droit debout. Il avance avec prestance d’un pas à un autre. Il est encore éloquent dans l’expression verbale. Bref, on s’est trompé sur son éminence. C’est ainsi qu’il va donc diriger la cérémonie avec toute l’assurance requise.

Il nous marquera lors de son sermon en nous invitant à vivre dans la fidélité aux vœux que nous allons faire. Il va dénoncer l’image du prêtre cupide. Il nous rappellera qu’il allait à vélo au lendemain de son ordination sacerdotale et qu’il est surpris du désir des jeunes prêtres aujourd’hui de faire fortune. Il attirera notre attention sur la providence divine en nous rassurant que le bon prêtre ne peut jamais mourir de famine. Il nous conviera à vivre dans la prière car Dieu seul est le maître de nos vies si nous avons décidé d’être prêtres. Il nous montrera aussi l’importance d’une vie sans compromissions. Soyez des prêtres libres et ne vous faites pas happer par les loups qui devorent le sacré de nos jours. Bref, le Cardinal avait épanché son coeur sur nous et nous avons eu les meilleurs conseils qui puissent être.

Durant la cérémonie, la cathédrale de Yaoundé est inondée par une présence humaine massive. Des milliers de fidèles ont pu trouver place dans l’église au rang desquels nos parents, nos familles et nos amis. À l’extérieur de la cathédrale, une foule immense telle que nul ne peut en faire l’estimation. Les gens venus de partout et prêts à implorer les premières bénédictions des nouveaux prêtres que nous étions. À la fin de la cérémonie, il était impossible de circuler. Ma propre maman, je ne l’ai vue que beaucoup de temps après autant qu’elle aussi ne savait pas où me trouver.

Mes mains auraient pu s’user tellement il fallait les imposer sur ces milliers de personnes. Dans la foule, une présence marquante. Je vois mes enseignantes du primaire qui viennent m’embrasser et qui me disent :  » mon fils, tu nous a honorés et nous sommes fières de toi. » Une me fera couler une larme en me rappelant que ses coups de fouet sur le petit Bissi ont accouché d’un prêtre. Quelques camarades de l’école primaire résidant aussi dans la ville n’ont pas manqué au rendez-vous et on se sert très fort.

Quelques moments après, je tombe sur les camarades du secondaire. Il s’agit des anciens petits séminaristes de Mbalmayo. On est tellement liés que beaucoup me demandent comment j’ai échappé au Saint-Esprit pour qu’il laisse qu’on m’ordonne prêtre. Le temps du Grand Séminaire m’a fait murir et je crois que je me suis amélioré repondrai-je. Un autre avec qui je suis entré en 6e me dira qu’il n’accepte pas que je lui impose les mains. Toi avec qui j’ai échappé à la vigilance des prêtres, peux-tu vraiment m’imposer les mains et me communiquer la grâce de Dieu dit-il. On en rigole et on s’embrasse sans poursuivre cette blague.

Quand je rencontre les fidèles qui m’ont soutenu et qui m’ont encadré durant le grand séminaire, on est plein de joie et on rend grâce à Dieu. Ma mère me dira qu’elle manque de mots pour s’exprimer. Mon jeune frère aussi. Mais, certains oncles et beaucoup de tantines s’expriment avec un peu plus d’aisance. Il ne faut pas oublier de dire que ma grand-mère est au comble de ses réjouissances. Elle est très très fière et préfère me manifester sa joie après la fête. Elle m’attend au village bien-sûr.

Les fêtes auront été nombreuses après l’ordination. En famille, auprès des amis et dans la paroisse de Nomayos où j’ai passé le diaconat. L’ attachement avec cette paroisse demeure. Avec beaucoup de fidèles, on ne peut que dire aujourd’hui que nous sommes une vraie famille. Nos liens ne s’usent pas malgré le temps qui passe et la distance qui nous sépare.

Mon voeux à formuler en ce 28 juin 2022 est celui de rester à l’écoute du Seigneur. Tant que je fais selon sa volonté, je n’ai pas à craindre l’inconnu vers lequel je m’engloutis au quotidien. Le Cardinal Tumi est décédé en 2021. Je prie pour le repos de son âme. Que le Seigneur veille sur chacun de nous qui sommes ses enfants. Qu’il protège particulièrement les Archevêques de Yaoundé et Douala, nosseigneurs Jean Mbarga et Samuel Kleda qui m’accompagnent d’une manière concertée dans l’accomplissement de ma mission de prêtre.

Abbé Jean Armel Bissi, prêtre ordonné à la cathédrale notre dame des Victoires de Yaoundé le 28 juin 2014.

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