Cameroun – Extrême-Nord en danger : La digue de Maga inquiéte.


  • Direct Info
  • 2 août 2026

Le journaliste scientifique, Engelbert Mboa, tire la sonnette d’alarme à travers une tribune libre publiée ce 2 août 2026.

À quelques semaines des grandes pluies d’août, les habitants du Mayo-Danay vivent avec la crainte d’une rupture. Quarante ans après la catastrophe du lac Nyos, l’alerte lancée depuis le Septentrion réclame une vraie politique de surveillance des lacs.

Il suffit d’un coup de vent pour que l’eau clapote contre la digue. Longue de 27 km entre Guirvidig et Pouss, elle retient depuis 1979 le lac de Maga, vaste plan d’eau artificiel de la région de l’Extrême-Nord. Créé pour nourrir les rizières et les hommes, le lac est devenu, quarante-six ans plus tard, une source d’angoisse.

Avec une superficie qui varie de 120 à 360 km² selon les saisons et une capacité de stockage d’environ 600 millions de mètres cubes, Maga est le poumon hydraulique du Mayo-Danay. Alimenté par le Logone et les mayos Boula, Tsanaga et Guerléo, il irrigue des milliers d’hectares de rizières exploités par la SEMRY, la société d’expansion et de modernisation de la riziculture de Yagoua. Il fait vivre aussi des milliers de pêcheurs. Plus de 60 espèces de poissons y circulent, capturées selon des techniques artisanales comme le kadra et le zagazaga. En saison sèche, ses rives deviennent zones de pâturage et d’abreuvement.

Le site attire par ailleurs une faune remarquable : oiseaux migrateurs, crocodiles, hippopotames. En pirogue, on peut observer ce ballet et, un peu plus loin, les cases obus de l’architecture musgum, signature culturelle de la région.

Une digue sous perfusion, mais fragilisée

Problème : cette digue, censée garantir la sécurité, est régulièrement décrite comme mal entretenue. L’État a pourtant débloqué près de 500 millions de francs CFA pour la consolider et y aménager une digue-route. Sur le terrain, les résultats tardent à convaincre.

Chaque mois d’août, avec le retour des pluies diluviennes, le même scénario se répète. Le niveau monte, la pression augmente, et l’ouvrage menace de céder. À cela s’ajoute, selon plusieurs observateurs locaux, une mauvaise gestion du partage des eaux. L’accumulation finit par obtruer les écoulements du Logone, ce fleuve qui alimentait autrefois le lac Tchad.

Le magazine L’Œil du Sahel tire la sonnette d’alarme depuis plusieurs années. Pour l’heure, disent les riverains, les responsables chargés de la veille restent sourds. « À date, rien n’est sûr et aucune sécurité n’est garantie pour les populations », résume un habitant de Pouss. Si la digue lâche, c’est une catastrophe humanitaire de grande ampleur qui guette tout le bassin.

Le spectre de Nyos

Le souvenir est encore vif. Le 21 août 1986, le lac Nyos, dans le Nord-Ouest, libérait un nuage de gaz carbonique qui tuait près de 2000 personnes et un cheptel important. Un drame naturel, mais qui a imposé au Cameroun la question de la surveillance de ses lacs, naturels comme artificiels.

Aujourd’hui, la Direction générale de la protection civile est appelée à prendre le relais alors que la saison des inondations bat son plein. Mais pour beaucoup d’acteurs locaux et de scientifiques, les réponses ponctuelles ne suffisent plus.

« L’étude des risques liés aux lacs nous impose d’anticiper plutôt que d’attendre l’aide de la communauté internationale après le drame », plaide un expert basé à Maroua. D’où une proposition qui revient avec insistance : créer au sein de l’IRGM, l’Institut de recherches géologiques et minières, un observatoire national de surveillance des lacs. Objectif : ausculter en continu les ouvrages, modéliser les risques, planifier l’évacuation des zones exposées.

Anticiper au lieu de subir

Au-delà de Maga, c’est toute la politique de gestion de l’eau dans le Septentrion qui est interrogée. Le lac nourrit, mais il peut aussi dévaster. Il sécurise l’alimentation en riz, mais il fragilise ceux qui vivent à ses pieds.

Plutôt que de laisser « la nature gronder », comme le disent les habitants, et d’imaginer ensuite comment gérer les secours, l’heure est à la prévention. Cela passe par l’entretien régulier de la digue, par une gouvernance transparente des lâchers d’eau, et par un système d’alerte précoce crédible.

Que ceux qui gouvernent prennent leurs responsabilités. Dans l’Extrême-Nord, on n’a plus le temps d’attendre qu’une nouvelle digue cède pour comprendre qu’un lac, même artificiel, peut se transformer en deuil national.

Engelbert Mboa, Journaliste – Scientifique.

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